Après ce que semble être le dénouement tant attendu par la communauté internationale, il nous semblait important de faire un retour sur la couverture médiatique de ces derniers jours.
Hier encore, sur canal+ on revenait sur la vie du grand mercenaire Bob Denard qui a fait tomber quelques gouvernements, une de ses filles sortant justement un livre illustrant la vie de son père au travers de ses yeux d’enfants. Hasard heureux ou pure coïncidence, comment ne pas faire un bref parallèle sur ce qui s’est passé ces derniers mois en côte d’Ivoire… Le flou médiatique entourant la Côte d’Ivoire laisse transparaître bien plus d’informations qu’il n’y parait. Une grande partie du monde africain est persuadé que la communauté internationale emmenée par la France a clairement décidé de débarquer le dictateur Gbagbo pour le remplacer par quelqu’un de plus malléable et plus conforme à l’idée qu’on se fait d’un chef d’état. La présence active de l’armée française sur place sous le couvert de l’ONU dans les dernière heures précédant l’arrestation du dictateur n’arrange rien.
Il faut savoir que Gbagbo était très apprécie, voire vénéré par une partie du peuple africain. Comme beaucoup de dictateurs avant lui (on pourrait citer Staline, Saddam, Castro) il avait su entretenir le culte de la personne à travers les médias, mais aussi l’éducation. Il faut dire que les opposants s’affichant ouvertement à Abidjan étaient souvent enlevé la nuit par la police secrète pour ne plus jamais réapparaître.
Dans ce contexte de déchéance du dictateur, les Africains ne comprennent donc pas pourquoi la France était présente au coté de ce que l’on appelle aujourd’hui l’armée régulière ivoirienne qui était encore il y a peu « les rebelles du nord »
On peut donc lire ce matin dans des blogs africains la profonde haine pour ce débarquement et les évènements qui s’en suivent. Une armée régulière qui pille des villages et qui tue sans somation depuis des années ne peut pas du jours au lendemain devenir la force de paix d’une civilisation bien comme il faut.
A lire donc avec un peu de recul ces billets d’information pro-gbagbo :
http://cameroonvoice.com/news/news.rcv?id=3547
Et ce billet d’un blogueur en cote d’ivoire illustrant ces propos très engagés avec une vidéo de la BBC :
http://cotedivoire-lavraie.over-blog.fr/article-silence-les-rebelles-du-duo-soro-ouattara-tuent-sur-decision-de-la-france-70979771.html
vous y remarquerez un soldat de l’onu marocain expliquant aux « forces régulières » que ce n’est pas bien de tuer les prisonniers qu’il faut les ramener en ville pour les juger…
Derrière ces billets très engagés politiquement, donc il faut prendre le contenu avec des pincettes, il y a quand même la réalité du terrain. Ce n’est pas joli joli, et si notre mandat au nom de l’onu était de protéger les populations civiles, il faudra s’interroger à un moment donné sur le caractère très flou de la résolution dans un contexte fluctuant entre guérilla et guerre civile.
Ce qui choque définitivement ce matin, c’est l’absence totale de couverture médiatique. Comme si nous devions tourner la page parce que le ministère de la défense nous a assuré que nous aurions les vidéos prouvant que les forces françaises ne sont pas impliquée dans le débarquement du dictateur et que son arrestation est tout à fait légale du point de vue du droit international. Comme si cette information devait recouvrir toutes les autres, comme si l’assassinat des anciens ministres, les dérives de l’armée étaient devenues négligeables parce qu’un ancien membre du FMI est maintenant au pouvoir… Nous allons pouvoir reprendre nos inquiétudes sur le Japon et la proche Libye et continuer nos vies d’européens bien pensants.
« Sur le pont d’Avignon », on connait tous la chanson, certes, mais en 2011, pour le festival, certains ne sont pas les bienvenus pour danser… C’est le cas de Bertrand Cantat, ex-chanteur du groupe Noir Désir (dissous en 2010). Avant de me lancer moi-même dans un billet d’humeur qui viendra ajouter une voix au véritable débat 2.0 actuel autour de ce sujet, je crois qu’il est nécessaire de faire un historique rapide des dernières années afin de poser le contexte…
27 Juillet 2003, Bertrand Cantat est à Vilnius en Lituanie lorsqu’il se dispute avec sa compagne, Marie Trintignant, qu’il frappe plusieurs fois. Elle meurt malheureusement quelques jours plus tard à la suite de ses blessures. Après un procès en Lituanie, le chanteur est condamné à 8 ans de prison pour avoir donné la mort sans intention de la donner.
En 2004, Bertrand Cantat est transféré dans une prison française près de Toulouse pour purger le reste de sa peine. Trois ans plus tard, à la moitié de sa peine, sa demande de liberté conditionnelle est acceptée en échange de suivi psychologique et de retrait public notamment sur l’affaire pour laquelle il est condamné. Un débat commence, la famille Trintignant s’oppose à cette remise en liberté et parle déjà d’un signal négatif vis à vis des violences faites aux femmes…
Début de l’année 2010, une nouvelle mort frappe la vie du chanteur et c’est celle de son ex-femme, Krisztina Rády. Cette femme courageuse qui l’avait soutenu tout au long de son procès le quitte brutalement en se donnant la mort. Quelques mois plus tard, le 29 juillet 2010, Bertrand Cantat a purgé sa peine, son contrôle judiciaire prends fin, c’est un homme libre… j’ai dit libre ?
«Le problème de Bertrand Cantat, c’est qu’il a l’air de vouloir oublier ses responsabilités. Toutefois, il a payé. Il a fait de la prison, c’est un homme libre, il peut tout à fait faire n’importe quel métier. Mais c’est tout à fait désobligeant de voir que ce type-là va être à nouveau applaudi. Il est quand même, qu’on le veuille ou non, un assassin.» – François Cluzet
J’ai dit libre et je me suis trompé. Je me suis trompé car j’ai oublié à quel point les médias sont impactant et les personnes qui les font sont malheureusement puissantes…
La réinsertion, le droit à une nouvelle chance, notre société y pense-t-elle encore où a-t-elle définitivement sombré dans un individualisme force-nez qui pousse à être toujours plus extrémiste dans ses positions vis à vis des autres ? Si on va au bout des choses, chaque personne a le droit à une seconde chance, quelque soit son erreur. Bien sur, elle ne doit pas être gratuite, elle doit être encadrée, elle n’efface pas le passé mais… Mais si on replace des assassins dans des usines ou des restaurants, pour ce qui est de Bertrand Cantat, on peut bien laisser aller où il est le mieux : sur une scène avec un public et des applaudissements. Des applaudissements pour sa performance, son travail, pas forcément pour son passé, pourquoi tout mélanger ? En quoi un nouveau succès public peut-il faire offense à qui que ce soit ?
Pourtant, quand cet homme compte se produire à nouveau, il ne faut pas plus de quelques minutes pour qu’on l’accable, qu’on lui remette la tête sous l’eau. Je parle bien entendu ici du Festival d’Avignon où il est indésirable, surtout parce que Jean-Louis Trintignant s’y déplace aussi… Honnêtement, je ne sais pas quel spectacle aurait été le plus intéressant à voir mais celui de la déclaration du père de Marie Trintignant n’était de loin pas un chef-d’oeuvre.
« Ce qu’il a fait c’est tuer une femme. Pour cela, il a fait quatre ans de prison. Ne pourrait-il pas se faire discret ? Je l’avais trouvé sympathique, mais il a été incapable d’assumer quoi que ce soit après le drame, la mort de Marie en juillet 2003. Et aujourd’hui, c’est un homme que je déteste, et je vais dire une chose terrible, il s’est conduit comme une merde et il est l’homme que je déteste le plus au monde. » – J-L Trintignant
La douleur, c’est ce qui ressort d’une déclaration comme celle-ci et elle est légitime. La douleur d’un père à qui on a enlevé sa fille. Mais plus loin, est-ce que dans tous mes magazines ou médias, on trouve chaque jour une dizaine de témoignages de pères qui peuvent ouvertement dire qu’ils détestent la personne qui a tué leur fille ? Des témoignages qui peuvent directement influencer le futur d’autres personnes et qui ont une portée tellement importante qu’il faut peser ses mots…
En parlant de peser ses mots, quel rapport entre la nécessité de se faire discret et le fait d’avoir purgé une peine de prison ? Au contraire, une nouvelle fois, quelqu’un qui a purgé sa peine envers la société n’a-t-il pas le droit à une reconstruction ?
Accabler Bertrand Cantat aujourd’hui, c’est accabler un homme, un homme comme un autre avec ses problèmes, son passé et son avenir. Un homme qui a souffert sans aucun doute d’un meurtre qu’il n’a pas voulu commettre mais aussi d’un suicide qu’il n’a pu que constater… Le catégoriser dans une tranche de la population est une erreur d’une bêtise sans nom. Les plus geeks d’entre vous se souviendront d’un Zelda sur GameBoy où si l’on volait plusieurs fois l’épicier, on se faisait appeler voyou au lieu de son prénom tout le reste du jeu. Est-ce que « Bertrand » doit changer sa carte d’identité pour « assassin » ? Je ne le crois pas et je crois plus en l’intelligence de l’être humain mais parfois, elle n’est pas chez les personnes que l’on croît… Les « intellectuels » premiers sur l’intolérance et pourquoi pas les catholiques premiers sur la rancune ?
« J’assure à la famille Trintignant mes sentiments de profonde solidarité. » - Frédéric Mitterand, Ministre de la Culture
Quand la politique s’emmêle, la boucle est bouclée. Le ministre a choisi un camp, sans doute au bénéfice de sa passion pour le cinéma plus que pour le rock… Dans tous les cas, cette déclaration n’apporte rien, stigmatise à nouveau une personne qui n’en a pas besoin mais nous montre bien une chose : c’est aussi à cause de la surmédiatisation voulue de cette affaire qu’un homme payera peut-être toute sa vie une erreur du passé, aussi grave soit-elle. Et payer toute sa vie comme çà, n’est-ce pas un peu mourir ?
Si la solidarité de M. Mitterand est profonde pour une famille qui a fait une partie de la culture de la France, la profondeur ne se retrouve nulle part ailleurs, en tout cas pas auprès des dizaines de milliers d’autres familles touchées par un crime… L’avantage dans ce cas, c’est que le coupable peut, lui, recommencer à vivre en paix…
En tout cas, il y en a des symboliques et des questions dans ce débat que les médias, un peu par notre faute, ne feront pas taire. Le pardon, la rédemption, le féminisme, l’humanisme, …
Moi, je suis humaniste et je souhaite grandement croire en un avenir apaisé pour tous les protagonistes de cette affaire. Après tout, qu’ils se détestent entre eux, c’est leur problème, mais qu’on enterre vivant quelqu’un qui a tué, c’est une histoire sans fin avec un arrière-goût de fatalité… Et personne n’aime la fatalité…